En fin d'année 2018, Blomet Grand Prés organisait un atelier dédié à la cueillette des pommes. Nous n'avions pas foulé l'herbe de nos vergers depuis longtemps, ce fut également l'occasion de recevoir une nouvelle grande célébrité et de partager avec elle notre passion pour ce fruit hautement symbolique.

BGP : Blanche Neige, bonjour et bienvenue à cet atelier pédagogique. S’agissant du premier atelier de la saison pour la récolte de pommes, nous sommes heureux de l’inaugurer avec vous.

Blanche Neige : Mes premiers pas dans ce verger sont timides, je suis encore sous l’emprise de la ville, de son asphalte, de son béton, de son tumulte mécanique oppressant et de sa foule effervescente qui grouille hargneusement dans un tourbillon hypnotique… Et là, poussée par une brise automnale, soutenue par les vapeurs d’humus et ce parfum fruité presque envolée par la douceur d’un soleil indécis, je sens se répandre en moi la rumeur d’une bouffée de joie subtilement envoutante. 

BGP : Quelle euphorie ! Nous sommes ravis de voir qu’un atelier puisse procurer autant d’enthousiasme.

BN : Lorsque j’étais beaucoup plus jeune, j’ai vécu une expérience culinaire tout fait particulière à cause d’une pomme, un épisode toxicologiquement marquant. Depuis, je suis d’une sensibilité exacerbée au moindre contact avec ce fruit.

BGP : Nous avons récemment eu le bonheur de partager un atelier avec votre collaboratrice et néanmoins amie, Cendrillon. J’ai l’impression que vous avez chacune une personnalité et un rapport très différents à la nature.

BN : C’est vrai, elle d’une nature très urbaine alors que la campagne vit éternellement en moi. Alors quand je reviens au vert, malheureusement avec plus de rareté qu’une occurrence bissextile, je suis toute estourbie. Me retrouver au cœur d’un verger c’est un peu comme enfiler une culotte toute neuve : au début ça gratte mais assez vite, on se laisse apprivoiser et l’on finit par s’y sentir bien chez soi.

BGP : Je vois, vous n’avez pas seulement un goût affirmé pour les pommes, vous semblez également avoir une propension à un certain lyrisme.

BN : Mais ouiiiii ! Regardez comme tous ces arbres nous accueillent avec leurs branches tumultueuses qui nous tendent leurs constellations de fruits. Des fruits comme de nouveaux mondes ! Des pommes venues de l’autre côté de la vie. Des pommes tranquilles comme des enfants qui s’endorment sans connaitre l’impatience de la visite du marchand de sable. Des pommes en myriade telles les guirlandes d’un sapin qui chaque année revient avec ses jouets par milliers.

BN : Approchez-vous et admirez leur blondeur, dégustez avec les yeux l’or qui pétille à même leur peau. Unique ! chacune est toute aussi singulière qu’un joyeux chaos, chacune laisse entrevoir sous ses humbles attraits, des rêves inimaginables, des promesses chantantes telles un murmure qui invite à la croque, qui incite à cette incommensurable première bouchée, cette originelle bouchée qui emporte et à laquelle les suivantes ne peuvent résister ! Ô baiser captivant ! Ô cri défendu ! Dans un soupire plus riche en vocabulaire qu’un dictionnaire savant de toutes les langues, je te laisserai me prendre toute entière car : c’est la pomme qui prend la femme et non la femme qui prend la pomme… tatatan ! […] Mais, je m’égare ! Je m’égare et je dois résister !

BN : Approchez-vous encore et venez profiter de la douce fragrance acidulée qui émane de toutes ces mignonnes. Laissez faire ce parfum subtil qui sort de sa discrétion. Il nous apprivoise et soudain, nous lui accordons notre faveur. Il vole la vedette à tout autre fruit. Plus diabolique qu’un bonbon.

BGP : Vous parlez des pommes pas seulement en experte, vous êtes assurément une passionnée, envoutée oserais-je dire ?

BN : Une passion débordante, affolante, jubilatoire… En vérité je vous le dis, c’est davantage un désir inassouvi, voire un manque pathologique qui m’habite : de l’addiction à l’état primal. Je ne puis savourer à ma guise ce fruit qui m’est défendu. Je dois résister à sa tentation car une simple bouchée et me voilà littéralement ensorcelée et transportée vers une autre dimension, un au-delà. Alors pour peu que j’engloutisse tout une pomme, je ne réponds plus de rien. Depuis le fameux épisode auquel je faisais référence plus tôt, mon métabolisme a une redoutable faculté à décupler les effets alcoolisant du fruit.
Alors je résiste ! Encore et toujours ! Mais quel supplice de ne pouvoir croquer cette attendrissante et guillerette pomme. Je bouillonne intérieurement face à tant de provocation. L’ivresse me tend ses bras, certes mais je résiste !

Un oiseau de passage : Piou, piou ! Piou, piou, piou !

BGP : Comme c’est charmant ce petit oiseau qui vient vous fredonner chansonnette !

BN : Vous êtes bien romantique mais vous n’y êtes pas du tout. Cette mésange vole à mon secours pour me mettre en garde et me rappeler combien ma dernière bouchée de pomme m’a rendue […]

BN : […] argh! je n’en puis plus, je m’abandonne, je ne suis pas aussi forte qu’un ordinateur pour résister davantage ! [crunch, crunch]

BN : Ô toi, pomme dont la beauté à fleur de peau quand tombe la vie à même le sol, au creux des reins de la colline, dans un rebond plus capricieux qu’un coup de vent dans les cheveux, tombe la vie à même le sol puis dans nos paniers et dans tous ceux, pour succomber à l’opinel malicieux ou juste un croc à même le vœu. Ô pomme ! Je te croque enfin et je craque la vie à pleines dents ! […] Hum ! Ah ! Saperlipopette, ça fait du bien par où ça passe ! Hum, c’est délicieux , c’est l’infini à porte de bouche. L’incroyable n’a plus de sens, il est un tout et que vive l’allégresse ! Il est en tout dès qu’il récite l’alphabet de mes émotions. Adieu supplices prétextes ! Autant en emporte le temple vers l’ivresse. Un fourreau fleuri de mille trous, une crêpe de coutil, une toile au vent revêche que disperse l’absolu. Une aube rubiconde, un crépuscule jalousie, un chagrin qui reprend couleur et l’espace plonge d’imagination en imagination, c’est jamais tout, c’est jamais rien, quand la marée monte sous les paupières, la joie ne fait pas seulement briller les yeux, l’écume des genres embarque vers de nouveaux vers et du vert qui tangue dans les bruns, dans la nuance des ocres et pourquoi pas une touche de gris bleu…

BGP : Euh, dites-moi, vous avez croqué une pomme de quel panier ? J’ai bien envie de gouter moi aussi, ça m’a l’air pas mal du tout…

BN : …si le bonheur semble toujours en retard c’est pour mieux le manger ! Dans la musique du silence, ta suave vient me combler et le hasard se tait. Façonne moi en rougeurs sans égal et sans pareil, une bouchée de temps aujourd’hui anodine mais qui sait si, un jour peut être, un jour lointain ne deviendra-t-elle pas l’ultime saveur souvenir et mémoire lovée sur le bout de ma langue quand surgiront les étoiles dans ma voix et passeront les comètes de mes pensées. La pulpe dévale, elle n’échappe pas au festin, enfin le désert n’existe plus ! Chaque battement de douceur qui frémit dans ma bouche et une revanche sur l’attente, une victoire sur… Eurh…

BGP : Oh, oh ! Madame Neige ? Tout va bien ? Seraient-ce les fameux effets secondaires ?

BN : Burwouaaaaaaah !

BN : Wouh ouh ! Ça va mieux. Je crois que c’est passé. Il fallait que ça sorte.

BN : Ça va mieux et pourtant il me semble que c’est la descente post delirium qui est la plus difficile à vivre, à accepter. Je ne sais jamais vraiment si je reviens à une réalité brute et authentique dans sa banalité factuelle ou… si c’est le pixel qui a raison… si c’est la réalité qui devient de plus en plus insidieuse avec des reflets cauchemar…

BN : Tandis que les loups ont laissé place au caniches, que les serpentins ne soufflent dans nos têtes, tandis que la campagne ne ressemble plus à une fête; ici et avant, tout n’était que rondeurs et ombres; ici et maintenant, je suffoque en plein géométrie. Alors, aujourd’hui plus que jamais, bat en moi la conviction qu’il faut croire en les Associations pour le Maintient d’une Agriculture Poétique !